« Ça » ne fait pas vraiment peur…

 Charles Fraser-Guay

CINÉMA – Xavier Dolan le décrit comme « son film préféré du siècle ». Les critiques américaines ont été dithyrambiques à son égard et élément non négligeable, il est l’adaptation d’un classique de Stephen King. Bref, il n’en fallait pas davantage pour que « Ça » nous attire irrésistiblement vers un cinéma, dans un élan de nostalgie incontrôlé.

Adolescent, ce livre fut pour nous une révélation, une brique de plus de mille pages lue à la vitesse grand V durant un marathon de nuits blanches. Nos attentes étaient pour ainsi dire très élevées, sans doute trop pour apprécier le film à sa juste valeur.

Pour les non-initiés, la prémisse de « Ça » est relativement simple. Il s’agit d’une histoire sur l’amitié et le passage à la vie adulte. À Derry, petite ville du Maine, un groupe d’enfants, « le club des ratés », lutte contre une entité démoniaque surnommée Ça.

Ce monstre, à peine réveillé d’une longue hibernation de 27 années, ne souhaite qu’une seule chose : attirer le plus d’enfants possible dans les égouts de Derry, son repaire. Souvent représenté sous la forme d’un clown, il utilise les peurs des enfants afin de les affaiblir.

Nous vous laissons imaginer le sort que l’entité leur réserve, une fois qu’ils sont sous son emprise démoniaque. D’ailleurs, dès la scène d’introduction, la meilleure du film et la plus éprouvante, Georgie, le jeune frère du chef de la bande, subira les outrages du monstre. Désireux de faire cesser le massacre, les enfants “du club des ratés” s’uniront dans l’espoir de vaincre la créature. Se faisant, ils perdront un peu de leur innocence et découvriront le monde complexe des adultes.

Le réalisateur Andrés Muschietti, qui nous avait proposé, comme premier film, un « Mama » honnête, fait du bon travail. Nous n’avons pas affaire à une énième adaptation bâclée d’une œuvre du maître de l’horreur. Le film est fidèle à l’esprit de l’auteur et ne dénature pas l’histoire initiale.

« Ça » est un mélange assez réussi entre le film « les Goonies », la série Stranger Things et « Stand by me », lui aussi adapté d’un livre de Stephen King. Le film est d’ailleurs parsemé de références aux années 80. Même si le réalisateur vogue allégrement sur cette vague de nostalgie, cette altération de la ligne du temps (la première partie du livre se déroulait durant les années 50), n’affecte pas l’histoire.

En ce qui concerne les personnages principaux, nous avons le droit au canevas habituel avec le groupe d’amis impopulaires, mais unis dans l’adversité, chacun des adolescents étant un archétype en soi (le souffre-douleur, le bègue, etc.). L’arrivée d’une fille un peu délurée viendra bien entendu modifier drastiquement la dynamique du groupe. Élément à souligner, les adultes sont pratiquement absents du film et lorsqu’ils sont présents, ils deviennent, de par leurs actions, aussi effrayants que l’entité elle-même.

La direction des acteurs est exemplaire. Elle est l’une des grandes forces du film. La chimie opère entre les enfants, ils sont bien dirigés. Mention toute particulière à Sophia Lillis, l’interprète de Beverly Marsh. Elle deviendra sans doute, dans les années à venir, une véritable « star ». Lorsqu’elle apparaît à l’écran, elle vole carrément la vedette à ses compagnons de jeu. Seul Nicolas Hamilton dans le rôle d’Henri Bowers manque de naturel même s’il n’a guère la chance de se faire valoir.

La direction artistique est de très grande qualité. Elle contribue à hisser le film au-dessus de la moyenne. Un grand soin a été apporté aux costumes et aux décors, la ville elle-même devient en quelque sorte un personnage de l’histoire. Il faut aussi souligner le travail colossal de Chung-Hoon Chung, pour la photographie.

Le problème fondamental du film réside bizarrement dans ce qui devrait être sa force première, soit dans son aspect horrifique. « Ça », malheureusement, ne fait pas vraiment peur. Le spectateur ne ressent pas d’effroi particulier, contrairement à un « Mister Babadook ».

Les effets spéciaux sont privilégiés au détriment de la mise en scène, trop d’images de synthèses tuent l’horreur. Ces séquences sont prévisibles et même répétitives, à la longue. Dans « Ça », l’horreur est formatée et les « jump scares » prévisibles. Heureusement, la qualité de l’histoire imaginée par Stephen King contribue à maintenir notre intérêt malgré cette déception.

La scène dans la maison abandonnée, bien que bien maîtrisée sur le plan technique, est symptomatique du problème. Tout est montré aux spectateurs plutôt que suggéré, alors que notre imagination devrait être le plus grand allié du réalisateur. La précipitation dans l’action ne permet pas non plus d’instaurer un climat propice à l’horreur.

Pourquoi les enfants se précipitent-ils, tout droit, dans la gueule du loup? Dans le livre, tout est clair, ils veulent détruire l’entité en utilisant deux billes d’argent. Cet aspect de l’histoire a été délaissé dans le film, ce qui lui enlève une certaine cohérence, tout comme l’absence du Rituel de Chüd, lors de la conclusion.

D’ailleurs, l’entité maléfique est beaucoup trop présente. La peur résultant de ses apparitions s’en retrouve altérée. Dommage, car Bill Skarsgård, l’acteur incarnant le monstre, est excellent. Son maquillage est une réussite totale. Alors, pourquoi l’ensevelir sous une montagne d’effets spéciaux? Dans le téléfilm de 1990, notre peur était décuplée par l’aspect banal et humain du clown.

« Ça » reste un film à voir, malgré ses défauts. Les amateurs de frissons, habitués du genre, risquent cependant d’être déçus. Bien qu’intéressant et respectueux du livre, le film est loin d’être un chef d’œuvre, qui nous offre une forme d’horreur consensuelle, sans effet de surprise. Pour se démarquer, il faut plutôt jouer avec les codes du genre, les déconstruire, pour mieux surprendre les spectateurs.