John Lennon, Jésus et la controverse

Pierre-Yves Faucher

MUSIQUE – Il y a 60 ans le 4 mars dernier, une déclaration de John Lennon enflammait une partie de la communauté chrétienne mondiale. En substance, il jugeait que le christianisme était en déclin et qu’il allait disparaître et que les Beatles jouissaient d’une plus grande popularité par rapport à Jésus. (« More popular than Jesus »). Cette analyse sociologique civilisationnelle somme toute superficielle et fondée sur l’air du temps en Angleterre aurait méritée d’être nuancée. Ses propos seront par la suite déformés et sortis de son contexte comme nous le verrons plus loin.

L’entrevue

La Beatlemania battait son plein quand le journal londonien Evening Standard publia le 4 mars 1966 une entrevue réalisée par la journaliste Maureen Cleave.  Il s’agissait d’un portrait du style de vie d’un Beatle (How Does A Beatle Live? John Lennon Lives Like This). L’article comprenait des réflexions et des opinions sur des sujets variés incluant sa vision personnelle sur l’état actuel de la religion.

Voici ses propos. “Christianity will go. It will vanish and shrink. I needn’t argue about that; I’m right and I will be proved right. We’re more popular than Jesus now. I don’t know which will go first, rock ‘n’ roll or Christianity. Jesus was all right but his disciples were thick and ordinary. It’s them twisting it that ruins it for me.”

Ses réflexions ont été accueillies avec passablement d’indifférence en Angleterre. Considérées comme du bavardage, quelques personnes se sont plaintes dans les journaux, d’autres ont commenté genre « Pour qui se prend-il», « Et puis après, il a droit à ses opinions ». Le tout s’est évaporé très rapidement.

Quatre mois plus tard, une tempête secoua l’univers du Beatle quand cette entrevue a été publiée intégralement dans un magazine américain destiné aux jeunes (Datebook) à la veille du début d’une tournée aux États-Unis. Utilisant la méthode éprouvée pour mousser les ventes et générer une odeur de scandale, le magazine mit l’extrait « Nous sommes plus populaires que Jésus » en première page. Cette phrase a été aussi déformée par la formulation suivante : « We’re bigger than Jesus », suggérant une notion de supériorité.  La mèche était allumée.

Déjà que les Beatles étaient déjà perçus comme une mauvaise influence sur les jeunes, cette déclaration a été considérée comme une menace à la religion chrétienne dans plusieurs états conservateurs américains de la ceinture de la Bible (Bible Belt), une zone géographique et sociologique où sont concentrés de nombreux fidèles se réclamant du fondamentalisme chrétien qui ont condamné les opinions de Lennon.

Deux animateurs de radio de Birmingham en Alabama ont démarré une campagne d’interdiction du groupe (Ban the Beatles). Un des animateurs a exprimé sa désapprobation en qualifiant les propos de Lennon « d’absurdes et de profanatoires ». Ils appuyèrent leurs propos en déchirant des pochettes de disques et en retournant leur stock d’albums en Angleterre. Le 11 août 1966, le Ku Klux Klan s’en mêla en Caroline du sud en lançant des albums au pied d’une croix en feu. D’autres « feux de joie » ont été organisés en Alabama. C’était sans compter les nombreuses menaces de mort qui leur ont été proférées.

La conférence de presse

À prime abord, John Lennon ne voulait pas s’expliquer ou s’excuser. Il affirmait qu’il avait été mal compris et que ses propos avaient été déformés et mis hors contexte. Cependant, comme le climat était si violent et qu’une tournée nord-américaine allait débuter et qui risquait de « mal tourner », le gérant Brian Epstein l’a convaincu de parler publiquement dans le cadre d’une conférence de presse à Chicago le 11 août 1966.

Il affirma alors que ses propos ont été déformés, avaient perdu de leur sens et sortis de leur contexte. Ses points de vue étaient basés sur des lectures et des observations sur le christianisme, sur ce que c’était, sur ce que ça représentait à son époque ou ce que ça pourrait devenir dans le futur. Pour lui, le christianisme était en déclin. Il ne voulait pas le rabaisser ou le dénigrer. De son point de vue, son influence diminuait et perdait le contact avec la société moderne.

Il accorda une autre entrevue au mois de décembre de la même année au magazine Look qui lui permit d’avoir un peu de recul concernant ses propos. Il a dit en substance qu’il considérait comme factuel que les Beatles étaient plus populaire que Jésus.

Il poursuiva en disant qu’il croyait que Jésus était conforme aux principes du bien («he was right»), tout comme Buddha entre autres prophètes. Selon lui, ils disent tous la même chose et lui-même adhère à ces valeurs. Il ajouta qu’il croyait aux valeurs de base que Jésus représente au sujet de l’amour et de la bonté, mais pas à ce que les gens prétendent qu’il a dit.

La jeunesse rebelle des années 1950 et 1960

La hausse des revenus dans les années 1950 dans un contexte de société de consommation émergente et les comportements portés vers  l’individualisme font en sorte que le choix de nouvelles activités autres que celles proposées par les institutions religieuses éloignent la jeunesse ouvrière de l’Église. Les autres groupes sociaux emboîteront le pas par la suite[1].

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, une culture de rébellion émerge au sein de la jeunesse en Angleterre. Elle est catalysée par la musique populaire et s’exprime aussi par les pratiques vestimentaires. Au cours des années 1950, inspirée par le style Dandy du début du XXe siècle, la mode des Teddy Boys était adoptée par une partie de la jeunesse qui appréciait le rock’n roll et le Rythmn blues. Avant de porter des vêtements jugés acceptables par leur gérant, les Beatles à leurs débuts portaient des vestes en cuir, des jeans et des t-shirts à Hambourg et à la Cavern Club. Un look associé aux rockers.

La Beatlemania

Issu de la classe ouvrière, né au sein d’une famille modeste, John Lennon rêvait de richesse, de gloire et de reconnaissance tout comme ses acolytes. Après avoir connu un succès d’estime dans leur ville natale et dans les bars malfamés d’Hambourg en Allemagne en 1960 et 1961, leur premier enregistrement Love Me Do, sorti en 1962, a lancé leur carrière. L’année suivante, c’est avec Please Please me qu’ils se rendent au sommet des palmarès et que la Beatlemania naquit. C’est impossible de ne pas être affecté personnellement par l’ampleur du phénomène en si peu de temps. Rappelons que Lennon avait 23 ans à ce moment-là. Personne de cet âge n’a les outils pour gérer un tel impact sur sa vie. John Lennon avait 26 ans quand il a traité du sujet « controversé ».

Le 12 août 1966, quelques semaines après la publication de l’article aux États-Unis, les Beatles allaient entreprendre une tournée qui s’avérera leur dernière. La tournée fut parsemée de protestations, de questions stupides des journalistes concernant sa déclaration et c’est à San Francisco le 20 août qu’elle s’acheva.

Au-delà de ce climat tendu, d’autres facteurs les convainquèrent de laisser tomber les spectacles. Au début de leur carrière, ils offraient des performances de huit heures les fins de semaine en Allemagne (avec de brèves pauses toutes les heures) alors que pendant la Beatlemania, leur prestation était réduite à 12 chansons en moins de 30 minutes comme à Montréal en 1964 avec de nombreux groupes en première partie. De plus, la sonorisation des salles dans les années 1960 ne permettait pas aux musiciens de s’entendre sur scène et de surpasser le niveau sonore des cris de la foule. Le plaisir de se retrouver sur scène n’était plus là.

Est-ce que John Lennon avait vu juste ?

John Lennon ne faisait que constater une tendance lourde depuis des décennies. De nombreuses études ont confirmé cet état de fait. L’ouvrage de référence sur ce sujet est « Le déclin de la chrétienté en Occident » de Hugh McLeod, professeur émérite d’histoire de l’Église et d’histoire moderne de l’Université de Birmingham. Il cite de nombreuses études sociologiques et historiques qui illustrent ce que John Lennon affirmait dans ses propos.

Toutes les civilisations sont mortelles

Toutes les civilisations et les empires ont un cycle de vie comprenant des phases de créativité, d’expansion, de conflits, puis de désintégration. La civilisation judéo-chrétienne n’y échappe pas. Elle serait arrivée à maturité, c’est-à-dire à la fin d’un cycle historique de deux millénaires selon le  philosophe français Michel Onfray dans son livre «Décadence», une brique de 656 pages, qui traite aussi du déclin de l’Occident, marqué par un mode de vie basé sur la consommation, la perte de valeurs et la décroissance démographique.

Selon certaines analyses contemporaines, l’effondrement de l’influence culturelle, religieuse et démographique de la civilisation occidentale chrétienne en Europe est lié à la sécularisation, à la baisse de la fécondité, et à la perte de repères moraux traditionnels.

Un processus en marche depuis longtemps

Le déclin de la pratique religieuse dans le monde occidental tant au sein des Églises protestantes que de l’Église catholique romaine était déjà en route au XVIIIe siècle. Au cours des années 1960, on constate une accélération du phénomène. Dans presque tous les pays occidentaux, on a vu la fréquentation des églises chuter de manière parfois spectaculaire dans les années 1950 et 1960.

Déjà dans les années 1940, les Occidentaux sentaient qu’ils vivaient dans des pays chrétiens, mais reconnaissaient qu’il s’agissait d’un christianisme de surface. Le nombre de mariages célébrés à l’église et les baptêmes diminue également de façon significative[2].

On observe également une chute du nombre d’ordinations et dans le cas de l’Église catholique de nombreuses démissions. Les gens se déclarant sans religion sont en croissance et d’autre part, l’intérêt pour les autres religions augmente. Le voyage en Inde en 1968 des quatre Beatles à l’initiative de George Harrison (élevé dans la religion catholique) est une illustration de l’intérêt croissant des jeunes des années 1960 envers d’autres religions comme l’hindouisme et la tradition Hare Krishna. Sa musique a été fortement influencée par la culture indienne.

La scolarisation au niveau universitaire est un autre facteur qui a contribué au désintérêt des jeunes envers la religion plus enclins à participer à la contre-culture ou aux nouveaux mouvements religieux, à militer pour des causes progressistes comme le droit des femmes ou des homosexuels et à rejeter les interprétations littérales de la Bible[3].

De leur côté, les Églises chrétiennes ont senti le besoin de s’adapter à l’évolution des sociétés. En 1962, le deuxième concile œcuménique du Vatican (concile Vatican II de l’Église catholique était une tentative d’ouverture au monde moderne et à la culture contemporaine, prenant en compte les progrès techniques, l’émancipation des peuples et la sécularisation croissante. Cependant, les réformes irréalistes entraînèrent des désillusions quand il apparût très clair que peu de changements concrets en découleraient[4].

Au début des années 1970, en plus des divisions internes au sein des Églises, les mouvements charismatiques prennent de l’ampleur. On note un nouveau pluralisme, l’apparition de différents groupes d’ésotérisme englobant des courants mystiques, occultes et des mouvements du Nouvel Âge.

Une intervention inattendue : le pardon du Vatican

Après la manifestation de colère de nombreux fidèles se réclamant du fondamentalisme chrétien qui ont condamné les opinions de Lennon, il aura fallu attendre l’année 1988 pour que le Vatican énonce un pardon dans les pages de  l’Osservatore Romano, la publication officielle du Vatican.

Il y est écrit :  « Après toutes ces années, cette remarque de John Lennon, qui a suscité une profonde indignation, principalement aux États-Unis, semble n’être qu’une fanfaronnade d’un jeune Anglais de la classe ouvrière confronté à un succès inattendu après avoir grandi dans la légende d’Elvis et du rock and roll ».

Critiquer les prophètes : un sport dangereux

Encore aujourd’hui, toute critique envers un prophète est considérée comme blasphématoire de façon parfois violente comme les attentats en France (Charlie Hebdo) et les condamnations à mort (Salman Rushdie). Qu’est-il arrivé à la confrontation d’idées avec des idées ? Après les efforts que John Lennon a déployés pour la paix dans le monde, il serait bien découragé aujourd’hui de constater l’état du monde actuel.

Quelques suggestions de lecture

Le déclin de la chrétienté en Occident, Hugh Mcleod (2021)

Décadence, Michel Onfray (2017)

Théorie de Jésus : biographie d’une idée, Michel Onfray (2024)

Dieu n’est pas grand : comment la religion empoisonne tout, Christopher Hitchens (2018)

[1] Hugh Mcleod, Le déclin de La chrétienté en Occident, 2021

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.