Deux héros inconnus. Des postillons d’hiver sur le fleuve Saint-Laurent.

 

Paul-Henri Hudon

HISTOIRE – J’écris “deux” héros. Ce sont ceux que mes recherches m’ont permis de connaître. Il y en a sûrement d’autres. J’écris aussi “héros”. Parce que le métier qu’ils ont exercé est exceptionnel, rare et combien hasardeux. J’écris “inconnus”. Ces humbles personnes n’ont pas de monument, pas d’inscription au Larousse, pas de première place dans les défilés. On les a ignorés. Voyons ce qui en est.

Alors que la poste dans le siècle précédent était distribuée dans les villages par les traversiers et par les vapeurs, il se trouve que l’hiver, la glace et les tempêtes empêchent les livraisons.
Qu’à cela ne tienne. Lisons ce que raconte le journaliste: “La glace ayant obligé le bateau traversier à suspendre ses trajets entre Lachine et Caughnawaga, les malles sont maintenant transportées en canot par le sauvage bien connu Jean-Baptiste Canadien. Jean-Baptiste part à 7 heures du matin de Caughnawaga, à l’arrivée de la voiture qui apporte les malles de Châteauguay, Beauharnois, Huntingdon, etc. Il traverse immédiatement afin de correspondre avec le train de Lachine qui se rend à Montréal vers 8 heures 20. Il fait une autre traversée dans l’après-midi. Il a fait lundi dernier sa première traversée au milieu de la tempête de neige”. (La Minerve, 12 janvier 1881, p. 3)

Pour livrer la poste d’hiver entre Sorel et Berthier, “le postillon Simon Valois s’est construit une chaloupe sous laquelle il a mis des patins. Cette chaloupe sert à traverser le fleuve à cette saison de l’année où la surface de la glace est comme un miroir. Quand il vente un peu, M. Valois met une voile à cette chaloupe et dans cinq minutes il fait la traverse qui a au-delà de deux milles de largeur”. (Le Sorelois, mardi, 1er avril 1884 page 3).

“Or, un jour, l’eau du fleuve était couverte de neige, moitié fondue, moitié gelée, formant une espèce de pâte d’une épaisseur de dix à quinze pouces, rendant inutile l’usage des rames et des avirons. La chaloupe elle-même se trouvait à avoir trois à quatre pieds d’épaisseur de neige collée aux flancs et au fond. … Au désespoir de M. Valois et de ses compagnons…. qui se trouvaient dans l’impossibilité absolue d’avancer, même d’un pied…Voyant le danger, un homme sur le rivage s’attacha une longue corde autour du corps, et saisit deux planches de douze pieds. Confiant l’extrémité de cette corde aux personnes accourues sur la rive, il se jeta hardiment sur les neiges et les glaces du fleuve, se servant de ses planches pour attirer à lui des glaçons et sauter ou se traîner à plat ventre de glaçons en glaçons jusqu’à la chaloupe qu’il put atteindre heureusement. Il attela la chaloupe à la corde et les cinquante hommes qui étaient au rivage se mirent à tirer la chaloupe à eux. Il s’écoula quelques heures avant que ce sauvetage, l’un des plus émouvants dont l’on peut être témoin, fut couronné de succès.” (Le Sorelois, jeudi, 9 janvier 1890, page 2).

Illustrations: L’Opinion publique, 30 avril 1874 et 24 juin 1875, page 5